Deux vignettes cliniques

intervention de Catherine Vidal lors de la journée de rencontre des membre du collectif CoSE le 24 septembre 2022

L’histoire de Lise

Introduction avec la vidéo TF1 pour présenter Lise et entendre le témoignage de sa maman (cliquer ici pour revoir la vidéo)

Lise a 3 ans et vient de rentrer en Petite Section de maternelle (PS). C’est une belle petite fille en bonne santé. L’enseignante est affolée par le comportement de Lise et me demande d’intervenir rapidement :

Extrait de la demande d’aide de l’enseignante : « Lise ne rentre en communication ni avec les autres enfants ni avec les adultes. Elle ne soutient pas le regard et semble ne pas écouter quand on lui parle. Elle désigne toutes les images en disant : « yellow, yellow » . Elle rit, chante et parle toute seule (langage incompréhensible). Quand elle ne veut pas faire quelque chose comme mettre ses chaussures ou se déplacer dans une autre salle, elle pleure, crie ou donne des coups à l’adulte ».

Lise est une ravissante petite fille d’origine congolaise. Sa maman est secrétaire dans l’armée française et son père électricien. Lise est leur premier enfant. Lise est une petite fille qui est née sans problème et qui a été allaitée jusqu’à ses 5 mois.

Observation de Lise lors de l’entretien psychologique avec la maman :

Lise chantonne constamment et déambule dans mon bureau sans s’arrêter. J’essaie de rentrer en communication avec elle en lui posant des questions « comment tu t’appelles ? Tu as quel âge ? », mais elle n’écoute pas. Elle semble « dans son monde », sourit sans raison ; elle allume et éteint la lumière à répétition puis ouvre et ferme sans cesse la porte de mon armoire. Tout d’un coup, Lise fait une « crise » sans raison apparente : elle se crispe, pleure… puis repart dans ses déambulations chantantes.

La maman me dit qu’elle est toujours comme ça à la maison : « elle est dans son monde, complètement à l’ouest, elle chante tout le temps et ne regarde jamais dans les yeux ».

Je questionne la maman sur les écrans : Quand Lise a eu 5 mois, la maman part un mois en mission à l’étranger. Lorsqu’elle rentre à la maison elle voit que le papa de Lise la met souvent devant la télé. Les parents ne savent pas que « c’est mauvais pour les enfants » et prennent cette habitude bien pratique quand la maman fait du ménage ou quand Lise pleure. Lise passe ainsi plusieurs heures par jour devant la télé depuis ses 5 mois. La télé la calme et elle arrête de pleurer. A partir de 2 ans, Lise regarde des vidéos (pour les enfants) sur le smartphone de son papa. Lorsqu’elle est gardée par ses grands-parents, elle est constamment devant la télévision qui fonctionne chez eux toute la journée. Pour son anniversaire, à 3 ans, ses parents lui offrent une Baby-Tablette. Les écrans aident aussi ses parents à la faire manger depuis ses premiers mois.

Lise compte jusqu’à 20, connait toutes les lettres de l’alphabet et toutes les couleurs dans différentes langues (anglais, espagnol, italien, français, lingala) La maman m’explique que « Lise a tellement regardé de dessins animés dans toutes les langues sur YouTube Kids qu’elle mélange tout ! ». Elle est incapable de se concentrer et chante toute la journée en tournant sur elle-même.

L’arrêt total des écrans est demandé aux parents dès le mois d’octobre. A la place, je demande aux parents de jouer, parler et de promener Lise le plus possible. Des rendez-vous très réguliers sont instaurés pour soutenir la famille dans le sevrage et les guider dans les stimulations qu’ils mettent en place progressivement.

Le comportement de Lise est évalué à l’école par l’enseignante et par les parents en septembre (avant l’arrêt des écrans) et 3 mois plus tard après l’arrêt des écrans et le début du suivi psychologique (guidance parentale). Le test Q-CHAT (Quantitative Checklist for Autisme in Toddlers) est utilisé pour cette évaluation. Un score Q-CHAT supérieur à 30 est considérée comme à risque d’autisme.

Test QCHAT Sept 2020 Arret des écrans Décembre 2020
Ecole 47   29
Parents 39   20

Les principaux changements sont :

A l’école :

Le regard : en septembre ne regardait jamais l’enseignante / en décembre regarde toujours et dit « bonjour maîtresse »

L’interaction avec l’adulte Lise peut écouter une histoire lue et ne circule plus sans cesse dans la classe et ne se sauve plus

A la maison :

le regard et la réaction aux expressions du visage des parents. le langage qui devient compréhensible et les mots nouveaux qui passent de « moins de 10 mots à entre 10 et 50 mots » ;le pointage qui apparaît

Lise est cette année en Grande Section, elle a bien progressé. La scolarisation est à temps complet depuis l’entrée en PS et Lise n’a pas d’AESH. Lise n’a plus aucun signe autistique.

Elle n’a pas eu de soins extérieurs (orthophonie ou psychomotricité). La famille a refusé de contacter la Plateforme de Coordination TND que la pédiatre lui avait conseillée de faire en Petite Section car elle suspectait un trouble autistique.

L’histoire de Reda

Reda entre en Petite section en septembre 2020. Il ne parle pas. Il crie, se sauve (l’enseignante doit fermer la porte à clefs), ne comprend rien à ce qui est proposé en classe… La maman déplore qu’il ne se met pas du tout dans les activités. Pour elle, il prend la classe pour un terrain de jeu !

Il n’a aucune force dans les mains.

Anamnèse : Reda a tout le temps été devant la télévision, la plupart du temps il était tout seul car sa mère fumait ailleurs avec la grand-mère (depuis ses 6 jours au retour de la maternité !). Il était devant des dessins animés (sunny bunnies : personnages très colorés qui gigotent et font du bruit, s’exclament sur une musique guillerette). Dès que ça s’arrêtait il criait pour en avoir d’autres !

Il ne lâche jamais la télécommande, met youtube kid seul. A Noël il a eu une tablette et depuis il répète sans arrêt : « vidéo », « média ». La maman le décrit comme têtu, dit qu’il fait le sourd… A partir de 2 ans il ne mange et prend le bain qu’avec le téléphone devant les yeux. Il joue aussi à des jeux sur le téléphone portable.

Deux histoires qui ne sont pas des cas isolés

Depuis 5 ans on a repéré dans mon secteur 8 enfants avec un profil de TSA en début de Petite Section (Pierre et Ambre en 2018, Lise et Réda en 2019, Abdelah, Sacha et Faroug en 2020, Roméo en 2022).

L’anamnèse révèle toujours le même scénario : bébé en bonne santé / surexposition précoce et excessive aux écrans dès les premiers mois / un développement dans la norme jusqu’à 2 ans / un début de langage à 2 ans / un retrait relationnel qui s’installe + retard de langage et intérêt exclusif pour les écrans. L’arrêt des écrans a permis à ces enfants de sortir de leur retrait relationnel, de développer le langage et de s’intégrer à l’école. Le retard cognitif se comble peu à peu.

Le psychologue de l’EN ne peut plus ignorer l’impact de la surexposition aux écrans sur le développement des jeunes enfants et doit questionner sur l’usage que la famille a fait des écrans avec son bébé (premier entretien).

Cette question doit être systématique et des conseils doivent être prodigués si besoin.

Ces 8 enfants sont les cas les plus graves car on pouvait facilement confondre leur symptomatologie avec les symptômes de spectre de l’autisme.Il y a aussi des enfants qui ne parlent pas du tout à l’entrée en Petite Section sans autres symptômes apparents à part un léger décalage de maturité par rapport aux autres élèves. Les dernières remontées du terrain sont inquiétantes : 36% des élèves en petite section n’ont aucun langage ! Les enseignants ont l’habitude d’attendre pour en parler au psychologue. Surtout ne pas attendre ! Rencontrer les parents, vérifier l’usage des écrans, donner des conseils si besoin. Orienter en parallèle vers la PCO. Le psychologue EN doit inclure la question des écrans dans le premier entretien avec la famille, expliquer si c’est trop, donner des conseils (4 pas),

Autres pathologies : L’agitation, les difficultés de concentration, le manque d’investissement scolaire, les agressions sexuelles à l’école primaire… (pas le temps d’aborder ces sujets en 15 minutes).

Conclusion :

De nos jours, l’impact des écrans est tel dans la vie de certains enfants que le psychologue de l’EN ne peut plus ignorer cette cause possible dans les difficultés que présentent les élèves.

Bien souvent, agir sur le temps d’écrans et donner des conseils sur les moments ou cette exposition n’aura pas d’impact sur le développement de l’enfant suffit à améliorer la situation.

Interroger sur la place des écrans dans la famille, ouvre une porte d’entrée sur la manière dont l’enfant est éduqué et sur son environnement.

Agir sur le temps d’écrans quand il est excessif ou mal placé dans la journée, c’est redonner plus de moments d’échange, plus de stimulations, plus de calme dans la famille…